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 Votre journal francophone de l'Île-du-Prince-Édouard

Le 11 juin 2020

- Par Marine Ernoult

 

Le Musée acadien de l’Î.-P.-É. et le Musée et la Fondation du patrimoine de l’Î.-P.-É. présentent cette série de profils dans le cadre des célébrations du 300e anniversaire de l’arrivée des Acadiens et des Français à l’Île-du-Prince-Édouard.  Ce projet est rendu possible grâce à l’appui de la province de l’Î.-P.-É.

 

Les premiers Acadiens se sont installés à Rustico après la déportation et n’en sont jamais partis.  La maison Doucet de 1772, la plus vieille de la province, atteste de cette présence si ancienne.  Juste à côté, la Banque des fermiers témoigne d’un autre héritage, celui du père Belcourt, venu aider les Acadiens au XIXe siècle. 

 

Plongée dans l’histoire 

 

Juin 1788, Jean Doucet profite de l’arrivée des beaux jours pour partir en mer sur la côte nord de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.).  Morues maquereaux, harengs, les eaux regorgent de poissons et l’Acadien compte bien en profiter.  Sa femme, Marguerite Gaudet, et leurs neuf enfants l’attendent chez lui à Pointe-à-Grand-Père.  Pendant son absence, son épouse s’occupe du jardin attenant à la maison, construite vers 1772.  Dans des champs plus éloignés, la famille cultive du sarrasin, du lin, de l’avoine, du blé.

 

«Les premiers pionniers produisent la plus grande partie de leur nourriture, leur régime est principalement composé de plantes et de poissons, car ce sont les aliments les plus accessibles, explique Arnold G. Smith, président des Amis de la Banque des fermiers de Rustico.  Pour la mélasse, le sel ou le poivre qu’ils ne peuvent pas fabriquer eux-mêmes, ils font des échanges». 

 

Conditions de vie très dures 

 

Le soir, dans une atmosphère enfumée, les Doucet prennent leur repas à la lumière du feu de cheminée.  Pour dormir, ils s’entassent à neuf dans les deux pièces à l’arrière de la maison.  «Les conditions de vie des premiers Acadiens sont très dures, il faut que le monde s’accorde bien ensemble dans un si petit espace», confirme Maurice Roy, membre du conseil d’administration de la Banque des fermiers.  Mais Jean Doucet, réchappé de la déportation en 1758, savoure ses moments en famille sur sa terre. 

 

«C’est aussi un homme éduqué, investi de pouvoirs religieux par l’évêque de Québec», ajoute Theresa Gallant, généalogiste des Amis de la Banque des fermiers, dont le, quatre fois arrière-grand-père, est Jean Doucet.  Entre 1785 et 1790, en l’absence de prêtre à l’Île, son ancêtre est autorisé à pratiquer des baptêmes, à bénir des mariages, à lire les dernières volontés aux mourants, à officier des services religieux chez lui.  «Mais pas de vraies messes, car il n’est pas officiellement prêtre», précise la généalogiste.

 

 

25 Acadiens en 1768

 

Aujourd’hui, les Amis de la Banque des fermiers ont déplacé la maison Doucet à Rustico, à trois kilomètres de Pointe-à-Grand-Père.  «C’est la plus ancienne maison acadienne connue à l’Î.-P.-É.  C’est un exemple rare de construction traditionnelle», assure Arnold G. Smith.  Le responsable est intarissable sur la restauration de la bâtisse qui a nécessité un an de recherche et des mois de travaux.  «Nous avons voulu être le plus fidèle possible à la maison d’origine», insiste-t-il.  À l’intérieur, Maurice Roy s’est chargé de meubler les trois pièces.  Un travail qui lui a pris quatre ans.  L’Acadien a cherché des antiquités du XVIIIe siècle jusqu’au Québec.

 

À l’Île, Rustico serait également l’endroit avec la présence acadienne continue la plus ancienne.  «Ils s’installent ici après la déportation», explique Theresa Gallant.  En 1763, trois familles acadiennes vivent à Rustico pendant quelques années avant de partir pour Saint-Pierre-et-Miquelon.  Cinq ans plus tard, 25 Acadiens sont recensés à Rustico.  «Mais les autorités britanniques ne donnent pas de noms, car ils ne sont pas anglophones», regrette la généalogiste. 

 

«Exploitation» par les anglophones

 

Jusqu’au XIXe siècle, les conditions de vie des Acadiens restent extrêmement difficiles à Rustico.  Ils souffrent d’une très forte densité de population.  Les familles, souvent très grandes, vivent sur de petites propriétés.  «Les parents doivent encore subdiviser leur terrain pour que leurs fils en âge de se marier puissent construire leur maison et avoir leur lopin de terre», détaille Arnold G. Smith qui évoque aussi «l’exploitation» par les anglophones.  À cette époque, les Acadiens sont des paysans qui louent la terre à prix d’or, des pêcheurs contraints de vendre leurs poissons, une misère contrel’achat de matériel hors de prix.

 

Lorsque le père George-Antoine Belcourt débarque à Rustico en décembre 1859, il prend fait et cause pour les Acadiens plongés dans la pauvreté.  Il tente de régler les problèmes d’alcoolisme, il leur apprend les meilleures techniques agricoles.  Il fonde une école pour former les premiers enseignants acadiens, avant de les envoyer dans quelques communautés francophones de la province.  «Cela a permis de préserver le français sur des générations, affirme Arnold G. Smith.  Le père Belcourt a redonné confiance aux Acadiens dans la beauté de leur culture». 

 

 

«Manger dans la plus vieille cuisine de l’Île»

 

Grâce à un don de l’empereur de France Napoléon III, le prêtre achète des manuels scolaires, des magasines de science, des instruments de musique, et même des cloches pour l’Église catholique Saint-Augustin, la plus vieille de l’Île.  Passionné par les nouvelles technologies, il introduit et conduit la première voiture à l’Î.-P.-É.

 

Surtout, pour que les Acadiens aient accès aux prêts bancaires jusqu’alors inaccessibles en raison de taux d’intérêt trop élevé, le curé lance l’idée d’une banque pour le peuple.  Il concrétise son projet en 1864 avec l’ouverture de la Banque des fermiers.  Le père Belcourt quitte finalement l’Île en 1869, mais l’établissement continuera à fonctionner jusqu’en 1894.  Dans les années 1990, le bâtiment est menacé de destruction.  Le groupe des amis de la Banque des fermiers de Rustico se forme alors pour restaurer le vieil édifice et le transformer en musée. 

 

La maison Doucet et la Banque des fermiers continuent à faire vivre la présence acadienne à l’Î.-P.-É 300 ans après l’arrivée des premiers colons.  Cet été, le chef acadien Robert Pendergast cuisinera, si les restrictions liées à la COVID-19 le permettent, des repas traditionnels acadiens dans la cheminée de la maison Doucet.  «Imaginez, mangez dans la plus vieille cuisine de l’Île», sourit Arnold G. Smith.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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