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Le 1er mars 2016

Le ministre des Communautés, des Terres et de l’environnement, Robert Mitchell, a réagi de façon positive aux opinions exprimées durant le symposium.

Depuis des années, l’absence de gouvernance locale sur 70 % du territoire insulaire triture le gouvernement provincial en poste.  Au fil des ans, de nombreuses études sur la gestion des terres ont été commandées et reçues.  Pourtant, une grande partie des recommandations est restée inappliquée, parce que sans gouvernance locale, nous ne pouvons pas gérer adéquatement les terres et leur utilisation.  C’est du moins l’opinion avancée par Diane Griffin, qui a ouvert la discussion lors du Symposium sur la gouvernance locale organisé par l’Institut des études insulaires. 

Même les quelques villes et municipalités incorporées à l’Île, dont la superficie ne couvre que 30 % du territoire, ne sont pas en mesure de bien gérer leur territoire, en raison d’un ensemble de lois périmées, qui ont besoin d’être mises à jour et uniformisées. 

Le rapport du juge Ralph Thompson sur la gestion du territoire est le premier à avoir parlé de l’importance de la gouvernance locale.  Même s’il date de 2 009, il est encore très pertinent aujourd’hui, car, surprise!  Peu de choses ont changé.  Ce rapport recommande, entre autres, que des agglomérations de gestion locale ont besoin d’environ 4 000 personnes pour être viables.  Or, seules quatre municipalités de l’Île atteignent ce palier.  La ville la plus populeuse après cela est Montague, avec 1 895 personnes. 

Le professeur Ryan Gibson s’intéresse depuis longtemps à la gouvernance locale.  Il a laissé au public quelques morceaux de sagesse à considérer, dans un éventuel processus.  Selon lui, légiférer la participation, la rendre obligatoire, ne fonctionne pas du tout.  Le changement doit venir de la base qui se mobilise.  Le changement peut se faire en 83 jours, ou en 830 jours, peu importe, du moment que c’est «bien fait».  Également, le professeur Gibson a rappelé que nombre de juridictions au Canada et dans le monde a intégré des niveaux de gouvernance locale ou régionale.  On n’a pas besoin de réinventer la roue, encore et encore. 

Le professeur Michael van dan Heuvel a, quant à lui, proposé que les unités de gestion locale rayonnent à partir des bassins versants de la province.  Comme il y a plus de 200 plus ou moins petits bassins versants dans la province, on délimiterait de cinq à huit grandes régions, correspondant à un réseau hydrographique d’importance significative. 

Le clou du symposium a été la présentation de Jeannita Bernard, sur le «cas de la région Évangéline», une région composée de deux municipalités incorporées (Wellington a 407 habitants et Abram-Village : 267) et de 12 autres petits villages et agglomérations.  Jeannita Bernard et son mari Marcel sont propriétaires d’une petite ferme à Saint-Philippe et d’une entreprise touristique à deux minutes de chez eux, qui est pourtant dans le «village» voisin, de Saint-Chrysostome. 

À au moins trois reprises, la région Évangéline a fait des tentatives pour s’incorporer.  Jeannita Bernard a rappelé une réunion tenue il y a 25 ans dans le gymnase de l’école Évangéline, où la question a été posée et rapidement rejetée.  Puis, en 1993, il y a eu l’exercice «Se bâtir en communauté» qui, comme le nom l’indique, voulait «construire une communauté».  Le projet a échoué pour des raisons linguistiques, estime Jeannita Bernard.  Plus de 20 ans plus tard, Mme Bernard croit que la situation linguistique et culturelle a évolué, mais reste une valeur non négociable pour tout projet de gouvernance locale dans la région Évangéline. 

En l’an 2000, le «Regroupement des communautés» a été mis sur pied de même qu’un conseil de gestion.  Bien que le projet n’ait pas abouti, il a tout de même mené à la création d’une coopérative d’habitation dans la région Évangéline, exerçant de ce fait, un leadership quasi municipal, en identifiant un besoin et en agissant.  Cette coopérative d’habitation existe encore de nos jours. 

Jeannita Bernard avoue ne pas savoir quelle formule fonctionnerait le mieux dans la région Évangéline : un conseil régional qui inclurait les deux municipalités existantes et se chargerait de dossiers régionaux comme le tourisme, le développement économique et les loisirs?  Ou encore une région incorporée selon des frontières précises?

«Si on se base sur les critères des 4 000 personnes et d’actifs immobiliers de 200 millions de dollars, il est clair que la région Évangéline ne devrait pas s’incorporer.  La population ne dépasse pas les 2 500 personnes et les actifs ne sont peut-être pas suffisants.  Même notre patinoire, à Abram-Village, n’appartient pas à la municipalité, mais bien à la Commission de récréation Évangéline.  D’ailleurs, une grande partie du développement dans la région s’est fait non pas par les municipalités, mais par des organismes à buts non lucratifs et des coopératives», rappelle Jeannita Bernard. 

Cela étant dit, si on considère que les citoyens prennent de l’âge, et que les bénévoles finissent par s’épuiser, peut-être qu’on devrait incorporer la région Évangéline.  «En raison de notre distinction linguistique et culturelle, les chiffres ne devraient pas s’appliquer de la même façon qu’ailleurs, dans un projet régional de gouvernance locale», soutient de nouveau Jeannita Bernard. 

Certaines questions doivent avoir une réponse honnête et transparente, dans un éventuel projet, quel qu’il soit.  Par exemple, demande Jeannita Bernard, qui serait responsable de l’entretien des infrastructures communautaires, comme la patinoire?  Aurons-nous besoin de continuer les collectes de fonds? 

«Le rapport à la terre changerait-il?  Dans la région Évangéline, la presque totalité des terres pourrait être considérée agricole.  Qu’est-ce que cela voudrait dire pour mon entreprise touristique, pour ma petite ferme, pour mes voisins et tous les autres?».

Jeannita Bernard se demande aussi par quels mécanismes les citoyens seront entendus et écoutés; qui sera responsable des dettes et des surplus des municipalités; quels seront les impacts sur les taxes et les services, etc?  Ce sont des questions cruciales, selon Jeannita Bernard, qui sent que, comme elle, les gens ont besoin d’être instruits, plutôt que «convaincus». 

«J’aime ma région, ma culture acadienne et ma langue maternelle, et je veux que mes petits enfants puissent en faire l’expérience.  Si, pour cela, on doit s’incorporer, eh bien, qu’on le fasse!» a conclu Jeannita Bernard, aussitôt applaudie par le public. 

Jeannita Bernard a exploré les pour et les contre d’un éventuel projet d’incorporation dans la région Évangéline.


Diane Griffin montre l’exemple du village linéaire d’O’Leary comme un modèle de développement à éviter.


De gauche à droite, Diane Griffin, Ryan Gibson, Michael van den Heuvel et Jeannita Bernard.

- Par Jacinthe Laforest





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